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1 September 2015

Hymnes anticapitalistes pour jeunes filles et berceuses révolutionnaires : Entrevue avec Jenny Hval

Mots : Sara Hébert (Rave prémonitoire, collaboratrice occasionnelle pour Rebelles soniques)
Photo : Kristine Jakobsen

L’auteure et chanteuse expérimentale Jenny Hval s’arrêtera au Bar Le "Ritz" PDB le 5 septembre prochain pour promouvoir son plus récent album Apocalypse, girl.

C’est grâce à Catherine Debard A.K.A. Ylang Ylang, du label montréalais Jeunesse cosmique, que j’ai découvert son travail. J’étais en quête de nouveautés pour Rave prémonitoire et elle m’a filé un lien vers la vidéo de sa chanson Innocence is Kinky tirée de l’album du même nom. Ça faisait longtemps que je n’avais pas été giflée par autant de beauté. Je suis tombée en amour. La vidéo met en scène une femme dans la trentaine qui se rase, qui sue, qui court et qui se masturbe dans un étang. WOW! Je jubilais. Quelques semaines plus tard, j’ai appris que Hval, originaire de Norvège, anciennement connue sous le nom de Rockettothesky, lançait son 5e opus : Apocalypse, girl. À l’écoute de la première chanson, Kingsize, je suis retombée sur le cul :
« If you have a child you better learn how to bake. I beckon the cupcake, the huge capitalist clit. I search the oven, scrub the racks, put my whole head inside, but I just can't find it. It's like looking out the window in there ».
Apocalypse, girl aborde de façon subversive plusieurs sujets qui me préoccupent, par exemple le rapport au corps, la sexualité et la consommation. Il s’agit d’une œuvre expérimentale, mais accrocheuse. Je pense entre autres aux chansons Sabbath, Take Care of Yourself et That Battle is Over.

Hval offre des hymnes anticapitalistes pour jeunes filles, des berceuses révolutionnaires, et je la trouve tout simplement fascinante. Dans le but d’en savoir plus sur son background musical et sa démarche, je l’ai rejointe, au téléphone, alors qu’elle se préparait à partir en tournée.

Qu’est-ce que tu écoutais comme musique quand tu étais jeune?
Mes parents sont de grands amateurs de musique. Quand j’étais très jeune, mon père faisait jouer des classiques rock des années 60 et 70, comme The Doors et Jimmy Hendrix. Je ne sais pas si c’était approprié mais je crois que les enfants ne sont jamais trop jeunes pour écouter de la bonne musique. Mon père écoutait aussi du jazz, du Miles Davis […] je ne me souviens pas d’en avoir écouté, mais je pense avoir absorbé tous ces albums de façon subconsciente. Un peu plus tard, je me suis mise à écouter des choses que je découvrais à la télé, comme Kim Wild, une star des années 80 qui a eu beaucoup de succès en Europe.

 

Au secondaire as-tu écouté du punk ou de l’indie-rock?
Non je n’en ai jamais écouté. J’étais trop jeune pour le punk et trop vieille pour l’indie-rock. J’étais dans un band goth [Shellyz Raven] alors j’écoutais beaucoup de musique alternative, mais je n’écoutais pas de style musical en particulier. J’écoutais des choses contemporaines à l’époque, de l’électronique et du jazz de Scandinavie et des groupes gothiques et alternatifs bizarres des années 80…

De 1997 à 1999, tu as été chanteuse dans le groupe gothique Shellyz Raven, faisais-tu partie de la scène métal, à l’époque?

 

J’habitais dans une très petite ville, donc je n’ai jamais vraiment senti que je faisais partie d’une scène. Quand nous avons donné des concerts dans les plus grandes villes en Norvège, j’ai pu voir à quoi ressemblait la scène et c’était vraiment cool, mais je ne me suis jamais identifiée au look gothique. Je me souviens d’avoir essayé de m’y conformer, mais j’y arrivais pas…Je trouvais les accoutrements des gens ridicules. Je n’ai jamais aimé les codes. J’imagine que j’étais plus comme une punk...

Est-ce que la musique goth / métal a influencé ton travail ou est-ce que ton incursion dans cet univers a été un accident?
C’est probablement, en quelque sorte, un accident. J’allais à l’école dans une région du pays qui est très religieuse et je cherchais à m’en éloigner, à me rebeller. C’était probablement plus une réaction à la religion. Le simple fait de faire partie d’un groupe était fantastique, mais j’aimais plus la musique expérimentale que la musique goth et c’est la musique instrumentale qui a eu le plus d’influence sur mon travail. Je dirais que je suis très curieuse.
Je trouvais, à l’époque, que le métal goth comportait trop de codes et ne laissait pas assez de place pour l’expérimentation. Mes oreilles étaient trop « wild » pour que je me cantonne dans ce genre-là ou dans n’importe quel genre, d’ailleurs. Ceci dit, j’ai beaucoup d’affection pour le goth, plus particulièrement pour l’aspect plus intellectuel de la scène, mais je ne pense pas que ça s’étende à un band en particulier. Pour moi c’est plus comme un « mood ». Si j’ai gardé quelque chose du monde goth, c’est l’idée qu’on peut être sérieux quand on se consacre à des projets. Cependant, je suis aussi très fan de « performance art » et certaines pratiques sont très humoristiques alors...

Tu as exprimé dans une entrevue que tu avais certains doutes et peurs concernant la valeur du chant. À quoi faisais-tu référence?
Au secondaire, j’étais inscrite dans un programme de musique. J’allais à l’école avec des gens qui voulaient faire de la musique, apprendre à jouer d’un instrument et la plupart des élèves qui chantaient étaient des filles. Pour moi, vouloir avoir une belle voix c’était la même chose que de vouloir être jolie. On peut être belle d’un point de vue génétique, mais on peut être belle parce qu’on s’arrange, qu’on prend soin de notre apparence… Je pense que quand j’étais plus jeune j’ai toujours associé « avoir une belle voix » à prendre soin de soi, à se poupouner et ça m’énervait. Vouloir « bien chanter » c’était l’équivalent pour moi de vouloir bien paraître, avoir du succès, réussir, impressionner les gens. Ça voulait dire aussi vouloir être regardée et non écoutée.
J’étais beaucoup plus intéressée par l’idée de m’exprimer et d’écrire que d’être regardée. Je voulais être plus qu’une belle image. Je m’identifiais comme une freak. J’imagine que ça vient en partie de mon incursion dans la scène goth. J’aimais vraiment le résultat de ma voix quand je ne faisais absolument aucun effort pour bien chanter… Il y avait tellement de sons que ma voix produisait qui auraient été censurés si j’avais essayé de «fitter» dans le moule de la chanson Gospel, R&B ou Pop …
Aujourd’hui je pense que je ne suis pas, en tous points, une chanteuse expérimentale, mais je suis définitivement une chanteuse qui écrit. Je suis toujours préoccupée par le fait d’écrire avec ma voix, d’écrire avec du son…Sur mon dernier album, celui que je jouerai à Montréal le 5 septembre, je revisite en quelque sorte cette époque de ma vie où je m’identifiais à cette façon de chanter…

La sexualité est un sujet récurent sur ton dernier album ainsi que sur le précédent Innocence is Kinky. Dirais-tu que tu es confortable avec ta sexualité, ton corps?

 

Si j’étais confortable avec ma sexualité je n’en parlerais pas [rires]. La musique pour moi est une façon d’explorer la sexualité, la sensualité de façon complexe, immédiate…En tant que personne, je ne peux dire  si je suis confortable ou non. Je ne pense pas qu’on soit confortable sans être inconfortable. La complexité est sexy, elle est enrichissante, intéressante. En tant qu’auditrice, je recherche ce type de sensualité, complexe. Ça ne m’intéresse pas d’être confortable. Je trouve ça ennuyant.
C’est amusant parce que les gens en Amérique ont l’impression que je suis confortable avec ma sexualité, alors qu’en Norvège on me perçoit comme une freak. On me dépeint comme un personnage raté et névrosé, mais j’ai l’impression que c’est comme ça qu’on dépeint les artistes en général, ici. Ça m’intrigue qu’on ait cette image de moi puisque je ne me considère pas du tout comme un personnage triste.
En ce sens, j’aime beaucoup la réception que j’ai eue en Amérique du Nord. C’est important pour les femmes musiciennes, qu’on assume que celles qui abordent le sujet de la sexualité de façon directe ont confiance en elles, qu’elles ne sont pas justes des femmes traumatisées […] C’est facile de les percevoir comme des victimes ou de considérer leur propos sur la sexualité comme étant banals.

En tant que femme musicienne, as-tu eu à gérer des situations quelconques d’harcèlement jusqu’à maintenant? Je pense, entre autres, à la sortie médiatique de la chanteuse de Chvrches à ce sujet.
Je ne suis pas encore assez connue pour faire face à ce genre de commentaires. Parfois on me dit que j’ai besoin de me faire baiser ou des trucs comme ça, mais jusqu’à maintenant on ne m’a pas proféré de menaces de viol.

Et les critiques, en reçois-tu beaucoup, est-ce qu’elles t’affectent?
Je n’en reçois pas vraiment. Des fois, je me demande si je suis chanceuse ou si je ne suis juste pas assez intéressante. Si j’étais journaliste et que j’écrivais sur le féminisme, l’immigration ou le racisme ou sur tous ces sujets en même temps, probablement que j’en recevrais une tonne. On doit se préparer pour subir toute cette haine. Je suis trop obscure en tant qu’artiste, pour recevoir ce genre d’attention, mais je suis vraiment contente que certaines personnes dénoncent ces problématiques. Celles qui le font sont souvent très connues ; Lauren de Chvrches, Grimes, MIA. Je les admire de le faire.

Jenny Hval sera en concert le 5 septembre au Bar Le "Ritz" PDB : https://www.facebook.com/events/859881914082267/