Coup de Coeur Retour
7 September 2018

Mon premier FME - Partie 1

Chaque année, une équipe de CISM se rend à Rouyn-Noranda dans le cadre du Festival de Musique Émergente en Abitibi-Temiscamingue. L'animateur du Palmarès du mardi, Julien Roche, nous rapporte sa première fois à cet évènement couru.

(Photo de couverture: Julien, s'amusant ferme au spectacle de Jesuslesfilles. Crédits: Christian Leduc)

Jour 1, Jeudi

C'est parti!

            C'est au volant d'une très gangster Malibu blanche de location qu’une délégation du CISM 89,3 FM quitte les studios de Montréal, autour de 13h30, en direction de l'Abitibi. Que des gens de qualité dans cette caravane, alors qu'Etienne Galarneau (directeur de programmation, Va voir ailleurs si j'y suis) prend le volant pour rejoindre la 117, avec à ses côtés Simon Doucet-Carrière (directeur technique), Oliver Vinette (L'Alter Ego, À la bonne heure!) ainsi que moi-même. Écartons d'emblée le récit de route: c'est surtout une longue ligne droite, faut bien se le dire. Quelques mentions spéciales cependant:

  • Benoit Poirier pour le tuyau sur la Chaumière de Mont-Laurier, halte salutaire pour aborder le parc de la Vérendrye avec une bonne poutine au réservoir;
  • La Macaza, que j'ai longtemps cru être une destination soleil mexicaine;
  • L'ordinateur de bord de notre Malibu, qui jugeait digne de nous avertir des ronds-points 330 kilomètres à l'avance.

            Chambres conquises, accréditations au bras, mon premier Festival de Musique Émergente peut enfin commencer. Déjà une dizaine d'années que je repousse le projet: trop pauvre, trop occupé, trop en retard sur l'achat d'une passe, trop peu organisé, trop loin, trop gêné, bref. Cette fois, tout, tout, tout, toutttte est aligné. Un très sobre 6 ºC nous fait prestement endosser nos hoodies: au 48e parallèle, on goûte à l'automne en avance.

            C'est en tombant sur l'artère principale du festival, 7e rue, qu'on commence à se réchauffer dans la chaleur humaine, les cannettes de Sleeman Original et les décibels (insuffisants) des Hôtesses d'Hilaire. Pour être bien franc, c'est de manière très oblique que j'ai écouté ce premier show par la bande de Serge Brideau, trop affairé à saluer, jaser, tâter le pouls de la crowd et finalement prendre la pleine mesure de la connexion montréalaise que je retrouve sur place. L'Espace Lounge Hydro-Québec, bien qu'extérieur et gratuit, a ce petit quelque chose de tannant où seulement les premiers arrivés, à proximité de la scène, sont en mesure de bien capter autant les sons que de voir le groupe en prestation.

             Les Acadiens présenteront, le 1er novembre à l'occasion du Coup de Cœur Francophone 18, l'aboutissement de Viens avec moi. L'opéra rock sur album double se mutera alors en spectacle grand format mis en scène par les pétés du Théâtre du Futur (!) où se croiseront Les Hay Babies, Anna Frances Meyer (Les Deuxluxes), Lucien Francoeur, des champignons et un chanteur nommé Kevin. Right on!

 Klaus

             Je n'aime pas particulièrement le terme «supergroupe». On le brandit trop souvent comme babiole de marketing, pour redorer le blason d'artistes passés leur peak à des publics vieillissants. Les grosses pointures ici présentes me forcent à revoir le mot dans une meilleure lumière: Joe Grass (Patrick Watson, Barr Brothers) François Lafontaine (Karkwa, Galaxie, Marie-Pierre Arthur) et Samuel Joly (Oliver Jones, Yannick Rieu) déploient un espace de jeu rock d'où fusent des jams aux accents tantôt krauts, psychédéliques ou jazzés, d'où peut poindre une lourdeur inattendue (Blue Telephone). Flanqué de trois joueurs additionnels pour la scène, le trio est sur le point de lancer un album homonyme, chez Simone Records, le 7 septembre.

             Au magnifique et bien rempli Cabaret de la Dernière Chance, qui rappelle le (feu) Divan Orange et où les murs exhibent des toiles de femmes à demi nues portant des oreilles de lapin, la psilocybine se partage librement et les corps se délient. Difficile de ne pas gober à plein pores l'énergie contagieuse d'un Frank Lafontaine, fringant comme toujours, en goûtant le jeu instinctif d'un Joe Grass que je découvre pour la première fois. Shout out aux gars de l'entourage Karkwatson, Louis-Jean Cormier et Robbie Kuster en premier chef, qui sont particulièrement en forme. Il me fait grand plaisir de revoir Kuster, batteur de génie pour Patrick Watson depuis ses débuts – un musicien que j'affectionne particulièrement pour son habitude de «mâcher» la cadence quand il joue.

Woups

            Dernier arrêt-stop prévu au spectacle d'Anatole, programmé à 1h30, qui ne débutera que 45 minutes plus tard. Dans un Pub La Perdrix bien étrangement configuré et plein à craquer, les mouvements se font difficiles. La formation de Québec, menée par Alexandre Martel (Mauves, Hubert Lenoir), déployant une synth-pop glam, nocturne et sexy, ne jouera finalement que quatre ou cinq pièces avant de cesser la prestation, à la confusion générale. Dommage, car Anatole prépare la sortie de Testament, le 28 septembre, sous l'étiquette Duprince – l'occasion était belle de présenter du nouveau matériel et générer du hype! Dommage également parce qu'au froid qu'il fait, personne n'a envie de retourner dehors. On continue l'aventure demain, avec un horaire très chargé!

 

Jour 2, Vendredi

Les Louanges

            C'est le pool party de la maison de disques Bonsound qui nous arrache à nos chambres. L'étiquette, en plus de ses appendices Make It Rain et Blow The Fuse, présente un impressionnant contingent d'artistes à cette édition du FME et compte bien profiter de cette généreuse occasion réseautage pour mousser ses protégés. C'est donc avec les verres fumés vissés au visage et un moyen mal de bloc que j'entre dans une cour spacieuse et inondée de soleil, attenante au lac Osisko, où la sangria, le blé d'Inde, les hot-dogs et l'omniprésente Sleeman se partagent dans la plus grande camaraderie. Pas assez vite sur le piton pour profiter du bacon émietté en garniture, je me reprends en colonisant un spot sur le bord de la piscine, jambes dans l'eau frette jusqu'au jarrets, alors que Les Louanges se préparent à livrer la quasi-totalité de La Nuit est une panthère (21 septembre, Bonsound). Marquez la date au calendrier: l'album est une bombe. RnB jazzé, lounge-rock planant, soul ascendant slacker ou un peu des trois, le spectacle est suave, groovy, sublime. Mené avec charme par Vincent Roberge, on colle également une étoile au cahier de Félix Petit, saxophoniste, claviériste et senseï à la co-réalisation, qui m'a décroché la mâchoire avec des licks de sax qui me chatouillaient à tous les bons endroits (Jupiter, ciel!).

            Les singles Pitou et Tercel ont survolé facilement le palmarès franco, chez nous, à CISM. Prédiction: La Nuit est une panthère s'établira au top 5 de notre palmarès des albums francophones de fin d'année. Remarquez, c'est une prophétie qui s'appliquerait bien aux deux prochains artistes au programme. Cette soirée sous le signe de la relève commence fort et c'est avec Lydia Képinski qu'on poursuit ça, à la scène Évolu-Son.

Lydia Képinski

            C'était là un de nos engagements pour cette présence au FME : retransmettre à Montréal, en direct, le spectacle de Lydia ainsi que celui des Louanges, qui récidiveront le samedi au Café l'Abstracto. C'est bien agglutiné au fond de la salle, avec Etienne et Simon, que je patiente en attendant l'entrée de celle qui lança Premier Juin, premier album chez Chivi Chivi, au printemps dernier. «Enfant spéciale» à l'énergie expansive, portant les lunettes et l'ironie emblématiques de sa génération, Lydia Képinski prend rapidement les rênes de la foule. Remarques pince-sans-rire, savoureuse histoire d'un brochet «gros de même» froidement assassiné et gros son ponctuent une heure de spectacle intense, où les décibels et les degrés centigrades galopent. La persona, l'assurance, le contrôle de voix, la précision des arrangements (mention à Blaise Borböen- Léonard!), tout a pris du galon au fil de spectacles du sillon de Premier Juin, tant et si bien qu'on pourrait mettre au rancart une fois pour toutes le champ lexical de la «p'tite tannante surdouée» à son égard: j'ai l'impression d'assister en direct à l'éclosion d'une valkyrie impérieuse, assurée, qui tangue délibérément entre la pop épique et un rock futé, entre introspection et expansivité, sans crainte de la pesanteur (360 jours, Pie-IX). Je sors du show bien ravi: du côté sonore, la performance était au-delà de mes attentes, pourtant déjà hautes. C'est cependant la maîtrise de Lydia Képinski, son personnage de scène soufflant le chaud et le froid, jonglant le sexy et le cabotin, son plaisir sous l'objectif, l'habile manière avec laquelle elle nourrit sa propre légende qui m'épatent: on a déjà affaire à une pro qui n'a pas dit son dernier mot.

Choses Sauvages

            Direction le Cabaret de la Dernière Chance, encore une fois, pour un événement fort attendu : Choses Sauvages, grosse prise chez Audiogram, lance son premier album, homonyme, ici même, faisant suite aux EPs autoproduits Late Night et Japanese Jazz. Aucun autre groupe n'est à l'horaire en même temps: les conditions sont idéales pour amasser une impressionnante foule dans ce qui est déjà mon lieu préféré du festival. Grooves infectieux, électro-pop suave, RnB nocturne, tous trois rameutés dans le lasso du funk: les hanches se brassent, obéissant au charme de Félix Bélisle, frontman de qualité qui opère un charme lascif avec un naturel désarmant. Sur scène, les textes gris foncé profitent largement d'un son plus rock, délibérément plus musclé que sur l'album. Voilà un groupe qu'il fera bon de voir et revoir sur scène. Le groove, cet automne, ne sera pas en reste avec la sortie de cet album sur lequel on concevra sans doute quelques bébés.

            Y'a quelque chose comme un vent de changement qui souffle, on dirait. Autant Les Louanges, Lydia Képinski que Choses Sauvages ont, malgré des carrières qui ne sont pas neuves, le talent, l'audace et l'appui organisationnel pour sortir du statut d'artistes dans la marge. Je prends le temps de souper et d'enfiler un attirail plus adéquat pour affronter la tombée de la nuit, là où le froid, les monstres et la distorsion nous guettent.

Jesuslesfilles

            C'est d'un pas curieusement hâtif que je refais mon chemin vers l'Espace Lounge, déterminé cette fois-ci à revendiquer un espace près de la scène. L'expérience des Hôtesses, jeudi soir, m'aura appris une leçon: cette scène ne se vit adéquatement que dans un rayon d'une vingtaine de pieds, entre la scène et la console, pieds dans la tourbe, tympans noyés dans les guitares. Ça aura pris un hiatus de quatre ans et de nouveaux visages pour qu'enfin Daniel émerge. Galette de rock garage et abrasif, revendiquant au poing levé ses élans fédérateurs (Hôpital, Motocycle, Trop demander), elle est ici défendue par une formation bien habillée qui suinte l'éthos punk. Moshpit et bodysurfing s'établissent rapidement comme activités essentielles à l'expérience et l'on y croise respectivement Jonathan Robert (Corridor) et Félix Bélisle (Choses Sauvages) dans les rôles d'initiateurs. Les shamans de l'avant-scène Yuki Berthiaume-Tremblay (voix), Martin Blackburn (guitares, voix) et Guillaume Chiasson (basse) dirigent la grand-messe. Je craque en particulier pour Parasol, où la présence d'une ligne de synthétiseur toute simple gonfle le refrain d'une charge dramatique irrésistible. Une performance bruyante, cathartique et fort commode par Jesuslesfilles, quoi.

            À cette étape du festival, je prends toutes les excuses possibles pour retourner au Cabaret de la Dernière Chance où Kandle doit prendre le micro à l'heure imminente de minuit. Ce n'est qu'après une demi-heure d'attente qu'un représentant du festival nous annonce que la chanteuse est rentrée d'urgence à l'hôpital pour des ennuis de santé. Son spectacle, d'abord remis au lendemain après-midi, sera éventuellement, lui aussi, annulé. Dommage – j'en aurais bien pris, de ce blues-rock nocturne, surmonté d'une voix ultra-réverbérée, dans ce cabaret chaleureux auquel je fais mes adieux...Pour cette année, c'est promis.

            La soirée s'étiole lentement et c'est en direction du bar Les Chums que mes pieds me portent. Ce quartier général des aventuriers de fin de soirée, où s'entrechoquent les générations, les chiennes de Molson 50 et les stars de karaoké, accueille ce soir un house band qui aligne les succès populaires. J'en tire quelques camarades pour finir la broue sur la terrasse froide du Pub la Perdrix, d'où je savoure la fin du set de Valery Vaughn qui blaste un fuzz lourd et gras qui rappelle le Lac Saint-Jean. Comment diable un duo peut-il faire autant de bruit?

La suite demain!