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12 September 2018

Mon premier FME - partie 2

Chaque année, une équipe de CISM se rend à Rouyn-Noranda dans le cadre du Festival de Musique Émergente en Abitibi-Temiscamingue. L'animateur du Palmarès du mardi, Julien Roche, nous rapporte sa première fois à cet évènement couru.

 

Jour 3 – Samedi

Un des gars de Corridor confiait être un peu embêté d'avoir à se présenter à 9h30 à la scène extérieure Desjardins, histoire de faire les tests de son pour le Spectacle Famille. C'est plus ou moins à cette heure, alors que les premières patates-déjeuner me salaient le palais, que la pluie s'est mise à tomber en cordes. Il faut dire qu'à ce point dans le festival, certains des premiers arrivés parmi les festivaliers commencent à avoir un peu d'eau dans le gaz. Je me surprends d'ailleurs à rêver d'un après-midi tranquille à jouer au Nintendo, seul dans ma chambre, en attendant la programmation du soir. C'est finalement la chouette application mobile du FME qui nous informe d'un déplacement du spectacle au Petit Théâtre du Vieux Noranda. À vrai dire, ni pluie, ni neige, ni ouragan ne m'empêcheraient d'aller voir Corridor. Le groupe a frappé très fort avec son opus de 2017, Supermercado, à la fois album francophone de l'année à CISM et album de l'année dans mon p'tit cœur.

Le ciel s'offre une fenêtre de clémence juste à temps pour qu'on se rende bien secs au premier spectacle de la journée, gracieuseté de la foisonnante bande The Blaze Velluto Collection. La vocation familiale du spectacle est prise au sérieux: la salle est remplie de jeunes parents et la marmaille court au pied de la scène. Je rejoins des copains, les yeux bien enfoncés dans la graisse de bines, à l'arrière de la foule, cocktail bleu festif à la main pour les plus audacieux. Avec ses hymnes romantiques plaqués sur une folk-pop des 60s bardée de chœurs, Blaze Velluto et ses acolytes charment à peu près tout le monde, surtout dans les moments plus rythmés (Morning Dew, M. Coyote). Qu'importe pour l'instant si une large crevasse essentiellement vide, hormis quelques adultes assis peinards, sépare le groupe du gros de la foule: les kids aux souliers de course flanqués de lumières à la semelle tracent des sillons entre côtés cour et jardin, bien fiers d'attiser nos sourires.

Corridor

On est plusieurs à se demander, finalement, ce que fait Corridor dans un show étiqueté 'famille'. Sur son côté le plus sucré, le groupe déploie certes une pop jangle où les guitares, dans un treble scintillant, dialoguent avec des lignes de voix accrocheuses (Coup d'épée, L'histoire populaire de Jonathan Cadeau). C'est dans ces tons que le quatuor démarre le spectacle, balançant d'abord le stock pas trop méchant qui n'éloigne pas les enfants. Mais les art-rockeurs ne mettent pas longtemps avant d'exhiber leurs racines post-punk: c'est quelque part durant Mal aux mains ou Demain déjà que Dominic Berthiaume (basse, voix) laisse tomber sa casquette, libérant une tignasse de cheveux en bataille digne d'un vieux metalhead. Avant longtemps, les enfants ne courent plus. Les gammes mineures, elles, fusent; les attaques sur peaux et cordes prennent de l'urgence, donnant place à l'excellente Castor et Pollux du précédent album. Les conditions étaient loin d'être parfaites pour cette néanmoins très belle prestation qui nous gave d'une drive bien suffisante pour aller braver la pluie jusque chez Morasse.

Une assez longue pause me sépare de mon prochain incontournable à l'horaire, la nocturne Xarah Dion. Entretemps, je revisite Les Louanges dans un Café l'Abstracto au climat tropical et archibondé. Devant ce même café patiente l'autobus de campagne de Québec Solidaire : c'est qu'au même moment, Gabriel Nadeau-Dubois et Manon Massé prennent un bain de foule au Bar le Groove où l'irrévérencieuse Donzelle enflamme l'audience. L'histoire ne dit pas si GND rappe sous la douche; on me chuchote cependant que Manon se plaît comme un poisson dans l'eau. Un peu plus tard, j'écoute d'une oreille distraite les prestations de FouKi et de Loud, jaugeant le fossé de générations qui me sépare d'une crowd imposante et largement masculine.

Xarah Dion

De retour sous la tente de l'Espace Lounge, à l'abri des averses intermittentes, prêt à me faire pilonner de beats sombres et synthétiques. Xarah Dion, forte de ses albums FUGITIVE (2016) et Le Mal Nécessaire (2014), s'est imposée comme une valeur sûre dans le créneau du darkwave, défendant une synth-pop envoûtante, aussi industrielle qu'incantatoire. Aux commandes de ses machines, récitant ou chantant ses textes d'une voix aérienne, elle dénoue les corps et les soumet à une danse sans lendemain. Authentiquement ravie de l'accueil, elle reviendra même faire un rappel (rare occurrence dans ce festival) à une audience désormais insatiable.

TEKE::TEKE

« Le Teke Teke est le fantôme d'une jeune femme qui a été poussée sur des rails et coupée en deux par le train. Devenue un esprit vengeur, elle porte une faux et se traîne sur son torse par la force de ses mains ou de ses épaules, provoquant un son grinçant, ou ʺteke tekeʺ. Si elle rencontre quelqu'un au milieu de la nuit, et que sa victime n'est pas assez rapide, elle la coupe en deux au niveau du torse, imitant son propre accident...» Wiki

C'est sur cette formidable prémisse que je me blottis au sous-sol du Petit Théâtre du Vieux Noranda pour mes deux derniers spectacles du festival. J'en sais au préalable assez peu sur ce mystérieux groupe, hormis les influences surf-rock japonaises (bonjour Tarantino!) ainsi que la présence de Mishka Stein (Patrick Watson) à la guitare. Ensemble formé en hommage à Takeshi Terauchi, légende de la guitare nipponne associée au mouvement eleki, TEKE::TEKE compte d'abord et surtout sur la présence de Serge Nakauchi Pelletier (Pawa Up First), initiateur d'un projet qui a vite grandi au-delà du groupe-hommage. Exclamations de flûte shinobue, post-rock, trombone triomphal, projections psychédéliques et forts accents noise se brassent dans ce tourbillon qui met peu de temps avant de happer une foule qui sue déjà à grosses gouttes. La sympathique bande ne compte pour l'instant qu'un seul EP, Jikaku, et on en redemande déjà.

Yamantaka // Sonic Titan

Noh-wave. Voici comment se qualifient les membres du collectif, présentant une hybridation du théâtre japonais Noh (français: ) ainsi que du courant new-yorkais du No wave. Comment ça sonne, tout ça, finalement? Primés non pas d'une, mais de deux nominations à la courte liste du prix Polaris, autant pour YT//ST (2011) que pour UZU (2013), les insaisissables rockeurs expérimentaux ont récidivé tout récemment avec Dirt, une affaire pas mal plus métal que leurs efforts précédents. La forme du spectacle est à l'avenant: riffs intenses et rapides inspirés du thrash metal, frénétiques percussions sismiques de l'incroyable batteuse Alaska B sous-tendant de grands hurlements opératiques d'Ange Loft tempérés par les chants plus aériens de Joanna Delos Reyes. Tous les musiciens arborent des peintures de guerre au visage pour cette prestation qui donne dans le théâtre de performance. Ce sous-sol du Petit Théâtre du Vieux-Noranda, déjà surchauffé par TEKE::TEKE, fait désormais office de sauna – personne ne semble toutefois oser quitter, tous que nous sommes transfixés par une violence aussi belle qu'assourdissante. Mine de rien, je vis dans ce lieu, en guise de conclusion, deux de mes plus belles découvertes de ce FME. C'est avec un tenace silement aux tympans que je quitte les lieux, conscient que l'an prochain, faudrait peut-être penser à des bouchons si je veux continuer à apprécier la musique avec le respect qu'elle mérite...

Voilà! Le lendemain, je ne quitterai plus le chalet, en périphérie de Rouyn-Noranda, préférant ménager ce qu'il me reste de santé. J'aurai un certain regret à louper la performance des Belges Rive ainsi que celle de Fred Fortin, mais j'en tirerai pour les années ultérieures une précieuse leçon sur l'art de ménager mes énergies dans la durée.

 

Merci d'avoir suivi mes aventures. Ce premier Festival de Musique Émergente m'en aura fait voir et entendre de toutes les couleurs. Je ne saurais trop le conseiller à quiconque garde une oreille curieuse et une petite laine pour les nuits froides. Mes plus profonds remerciements à l'organisation du festival, à la Ville de Rouyn-Noranda, aux commanditaires et maisons de disques qui soutiennent cette scène, notre scène de demain. Un grand élan d'amour à tous les gens que j'ai croisés sur ma route, et un grand toast aux nouvelles amitiés. Un grand merci à la famille du CISM 89,3 FM par qui ce compte-rendu vous est livré. Finalement, merci aux artistes qui nous bercent, nous bousculent, nous frappent, nous caressent, et tissent les trames sonores de nos vies.

 

Julien Roche

Animateur de palmarès

Comité musical de CISM

Fan de musique parmi tant d'autres.

xx